Le Maître

« … »

Si j’avais su, j’aurais pas venu. Bien que… Je m’ennuyais tellement.

C’est grâce à l’ennui d’ailleurs que tout a commencé. Rien que du banal, de l’ennui quotidien. Une vie qui miaule et qui ronronne. J’avais rêvé bien autre chose, le peu qui se réalisait n’était tellement pas à la hauteur … qu’au bout du compte le poison de l’à quoi bon se propageait en moi.

Je m’ennuyais donc, incapable de vivre totalement libre du regard des autres, coincée entre mes idéaux et mon quotidien, enfermée dans mes « y a qu’à, faut qu’on ».

Pour gagner ma vie, je faisais deux jobs en même temps, aussi inintéressants l’un que l’autre, animatrice dans une maison de retraite et enquêtrice dans la rue. Deux arnaques qui consistaient, l’une à faire croire à des personnes âgées et leur famille qu’elles avaient bien fait de choisir le groupe Arvela, qui, en plus de leur prendre 2800 euros par mois, ne répondait absolument pas aux critères de sécurité et de bien-être de leurs résidents telle que leur belle plaquette le spécifiait.

L’autre étant de faire croire aux passants que leurs avis intéressaient les industriels et les politiciens. Animer des ateliers de travaux manuels sans aucun matériel développe l’imagination il est vrai.

Quant à passer sa journée à se cailler les miches sur un trottoir pour trouver des cœurs de cibles, on apprend vite à remplir les questionnaires soi-même et à bidouiller.

Dans un cas comme dans l’autre, on transcende la matière, y a pas le choix ! Mais au bout d’un moment ça fatigue.

Alors, j’ai décidé d’aller voir « quelqu’un ». Pas un psy, toutes mes copines le faisaient, hors de question que j’y aille, ok j’étais arrivée au bout du bout, ok j’avais retourné mon nombril dans tous les sens sans jamais trouvé la porte d’entrée, ok je venais d’une famille catho plutôt de gauche qui me faisait bouffer du bol de riz pour bien comprendre comme c’était dur d’être un petit enfant biafrais voué à la famine, « we are the world, we are the people », ok les psys étaient des affreux personnages aux yeux de ma mère et elle me l’avait bien bourré dans le crâne.

Mais voilà, je me tapais la tête contre l’immense mur qui grandissait jour après jour au pied de ma vie.

Heureusement, y a toujours une copine un peu plus aventureuse que les autres qui a testé un chiropracteur, un rebouteux-sorcier-marabout, une espèce de magicien qui, depuis qu’elle l’a rencontré, ça a changé sa vie.

J’ai eu donc la chance d’avoir ce genre d’amie sur ma route et un an après qu’elle m’ait donné la carte du fameux « guérisseur », je décidais de prendre rendez-vous avec lui. Un an après. Les pétoches surement. J’avais sa carte dans mon portefeuille, mais je ne l’avais jamais appelé.

Il avait quitté son cabinet et c’est sur son remplaçant que je tombais.

Pour la première fois de ma vie j’allais voir quelqu’un ! Pas un psy quand même… J’avais choisi une espèce de sorcier, c’était mieux, ça pimentait les choses, même si je ne suis pas fan de piments, quand on s’emmerde, on est prêt à tout arroser d’harissa.

Qu’est-ce que j’allais lui dire, aucune idée, tout ce que je savais c’est que ce type allait me faire du bien, pourquoi, comment ça n’avait pas d’intérêt.

Son cabinet était en bordure du bois de Vincennes, un petit studio dans une résidence moderne. Sur les murs, toutes sortes d’icônes, Jésus, la Vierge Marie, Bouddha, des posters de médecine chinoise, la photo d’un homme blanc déguisé en indien, un monde qui n’était pas le mien. J’avais beau avoir baigné toute mon enfance dans la pratique de la religion catholique, messe, catéchisme, je ne croyais pas.

Fabrice, n’avait rien d’un sorcier, un jeune mec lambda, le collègue du service contentieux qu’on retrouve devant la machine à café.

Il a commencé à m’expliquer sa pratique et comment la séance allait se dérouler, en me montrant des lignes colorées sur son poster chinois, il travaillait sur les énergies qui traversaient le corps, ces lignes s’étaient des méridiens, tout cela m’a vite gonflé et comme on se tutoyait, je lui ai dit que tout ce charabia ne m’intéressait pas et que si j’étais là, c’est que je lui faisais confiance et allez au boulot !

Réfractaire jusqu’à l’os.

J’ai fermé les yeux, il m’a tourné autour en soufflant très fort, après une brève envie de rire, j’ai eu très envie de pleurer… je me suis envolée d’une falaise, j’ai couru dans un canyon…

En repartant, le ciel était rose au dessus du périph, un truc venait de se passer que je ne comprenais absolument pas, qui n’appartenait à aucune de mes références, et qui allait transformer ma vie, pourquoi, comment, j’en avais aucune idée, je le savais. Un point c’est tout.

 

Je suis allée le voir une fois par mois pendant une année. À la troisième séance, lui parlant de mon envie de faire enfin un travail qui me plaisait, je venais de quitter la maison de retraite et supportait de moins en moins les heures sur le trottoir, nous avons fait une expérience totalement différente. Assise en face de lui, j’ai formulé ma demande, exprimant mon envie d’écrire, « tu veux dire de la rédaction ? ». J’ai fermé les yeux.

Ma main remplissait des centaines de pages blanches.

Nous étions au mois de Novembre.

Début Janvier, alors que rien ne semblait bouger et bien que les choses se transformaient en moi, moins d’angoisse, moins de peurs, j’étais encore sur le trottoir à faire chier mes compagnons de mésaventure, gueulant contre le système, conchiant le marketing, quand une de mes amies m’a appelé.

L’ange tombé du ciel ! Elle me proposait de présenter ma candidature au poste de rédactrice en chef de la télé locale pour laquelle elle travaillait en tant que productrice. Le poste était à pourvoir rapidement, elle avait pensé à moi et me demandait de lui envoyer mon CV.

Quoi ? Moi ? Je n’étais pas journaliste, je ne connaissais pas le monde de la télé, j’avais bossé durant quelques années dans la production, j’avais même réalisé un documentaire, sans moyen, jamais produit. Des boulots de rewriting, de secrétariat de rédaction…

J’ai envoyé mon CV et suis allée à mon entretien d’embauche, la fleur au fusil.

La semaine précédant cet entretien, j’ai raconté à Fabrice l’appel que j’avais eu et le poste que l’on me proposait, il a semblé ravi, ma demande avait été exaucée. Ah ouais, tiens, c’est vrai, ne m’avait-il pas parlé de « rédaction » ?

L’entretien d’embauche s’est très bien passé, j’ai été sélectionnée et suis devenue rédactrice en chef.

Bon c’est sûre ça en jette quand on s’est pelé les miches sur un trottoir, qu’il gèle ou qu’il vente. Là j’étais au chaud, je gagnais un peu mieux ma vie, je faisais un travail de journalisme et d’écriture qui me plaisait, mais je prenais le métro tous les matins, puis le RER, puis un bus, pour débarquer dans une ZAC au fin fond de la pampa seine-et-marnaise…2h aller, 2h retour.

Après l’excitation des premiers mois, l’ennui a repris le dessus, métro boulot dodo.

 

J’ai continué mes visites Porte de Vincennes. Fabrice développait en moi de drôles de sensations, je n’acceptais pas son discours, sa philosophie emprunte d’hindouisme, de christianisme et de médecine chinoise, je rejetais par principe sa façon de voir le monde, je n’étais absolument pas prête à entendre ce qu’il avait à me dire et pourtant ce qui se passait en moi modifiait ma propre vision du monde, le champ des possibles s’élargissait, j’étais multidimensionnelle, je quittais mon corps physique.

Tout ce qui avait été se délitait, mon monde se transformait sous mes yeux, je ne comprenais plus mes attitudes, j’étais perdue, j’avais peur, coincée entre mon besoin de tout contrôler et la dérive de mes continents intérieurs. Je luttais. Je remontais le courant de mes vieilles habitudes et finissais toujours écrasée par la vague du changement. Comment pouvais-je croire à ce qu’il me proposait de croire ? Je n’arrivais pas à baisser la garde, j’étais sceptique, cynique, rebelle à toute transformation, mon corps pourtant semblait obéir à des forces que je ne maitrisais pas. Chaque soir, dans mon lit, je vibrais de la tête au pied, comme mue par une transe, traversée par un courant électrique, je ressentais ce courant dans mon corps, le visualisait, j’avais la sensation qu’il me parlait, que c’était une onde qui m’informait, un France-info interne… je m’endormais fourbue mais apaisée, anéantie aussi, quelque chose que je ne connaissais pas, qui dépassait mon entendement, se déroulait sous mes yeux sans que je puisse le maitriser, j’avais déclenché un raz-de-marée que je n’étais plus capable d’arrêter.

Au bout de 10 séances, Fabrice m’a informé que je n’avais plus besoin de lui « ce que je fais tu peux aussi le faire sur les autres », il me proposait de suivre l’enseignement de son maître car il avait ressenti que j’avais des capacités…

Ah ah ah, nous y voilà, bienvenue dans la secte, « ton maître ? Quel maître pourrais-je suivre, ni dieu ni maître l’as-tu oublié ???? ».

Il m’a donné les coordonnées d’une personne que je pourrai contactée, un ambassadeur, rien que le terme j’ai tiqué, afin de me former à la technique énergétique qu’il pratiquait lui-même.

Nous étions en décembre. Je suis rentrée chez moi persuadée que jamais je ne me laisserai embarquer dans ce genre de délire.
Mon corps était prêt ma tête moins.

J’ai appelé Patricia, une de mes amies qui voyait aussi Fabrice. La veille, lors de leur séance il lui avait aussi proposé de « rencontrer » l’enseignement de son maître. Elle semblait beaucoup plus partante à tenter l’aventure.

Au cours des semaines suivantes, j’ai appris que la télévision locale pour laquelle je travaillais mettait la clef sous la porte, le président de région changeait, les nouvelles instances politiques ne désiraient plus de cet espace de liberté pour ses concitoyens. Allez tout le monde dehors !!

Mon contrat se finissant fin juin, il était prévu que mon salaire me soit versé jusqu’à son terme, alors que l’antenne serait coupée en mars. Youpi J’allais être payée à rien foutre pendant quelques mois, de toute façon plus rien ne m’intéressait, tout ce que j’avais été n’avait plus de sens, j’étais coupé en deux, disloquée, ma tête résistait, mon corps partait. J’avais peur du lendemain, qu’allais-je faire de ma vie, comment gagner des sous, m’occuper de mon fils, retrouver un amoureux, séduire. La chute infernale dans le puits sans fond de mes questionnements.

La transformation allait être un long processus d’accouchement dans la douleur, sans préparation, sans péridurale.

Après une dernière semaine de travail intense à la télé dont trois jours sans dormir pour préparer les deux derniers directs, j’ai retrouvé Patricia un vendredi à 16h pour partir dans l’Yonne. J’avais décidé de la suivre dans cette initiation, plus par orgueil que par envie, elle le faisait, je ne voulais pas rester au bord de la route. Nous avons récupéré à Porte de Vincennes Claudia, une jeune femme enceinte qui semblait un peu perdue. Elle n’a pas beaucoup parlé pendant le voyage, elle avait la nausée, ça commençait bien. Elle était accompagnée d’une espèce de trublion zébulonnant appelé Gilles. Gilles comme Claudia avaient été envoyé à cette initiation par un certain Jacques, ancien adepte du maître…

J’étais très fatiguée, excitée par cette dernière semaine intense et des heures à venir. Fabrice ne m’avait pas dit grand chose de cette initiation, il est vrai que je ne lui avais pas posé beaucoup de questions, j’avais décidé de prendre cette expérience comme une aventure, je n’en attendais rien.

Lorsque nous sommes arrivés après deux trois détours, nous avons été accueillis par Roseline et Pierre. La nuit était déjà tombée, je n’ai pas vu grand chose du lieu où nous allions passer quarante-huit heures. Première mise en jambes, nous n’étions pas dans le même dortoir avec Patricia, séparées pour mieux vivre notre week-end !! Nous n’avons pas mangé et lorsque tout le monde est arrivé, environ trente personnes, nous nous sommes retrouvés dans une grande salle, une salle de méditation avec une espèce de petit autel sur lequel étaient disposées des photos et des bougies.

Dès le départ, cela ne m’a pas plu, cet autel avec cette photo d’un homme en haut d’une montagne les bras tendus vers le ciel. Qu’est-ce que c’est que ce délire ?

Roseline et Pierre, les deux ambassadeurs, se sont présentés, nous ont expliqué succinctement ce que serait l’initiation et ont annoncé les règles à suivre : silence absolu pendant le week-end, repas végétalien, pas de cigarettes, pas de portable… Contraintes qui ne me dérangeaient pas, j’étais là pour ça.

Première méditation, première pour moi, je n’avais jamais fait ça de ma vie et là tout de suite maintenant cela me paraissait très abrupte. J’ai donc suivi le mouvement, me suis mise en position comme tout le monde et ai écouté les instructions de nos deux « ambassadeurs ». Une grande envie de pleurer m’a submergé. Une grande gêne aussi. Roseline et Pierre utilisaient des termes qui ne me plaisaient pas du tout.

L’autorité, le supérieur, le pouvoir. Tout se cristallisait dans mon esprit, profondément athée, je ne pouvais supporter leur façon de témoigner leur foi et leur dévotion au maître. Le soir même nous étions selon eux directement reliés à lui, nous connectant à son énergie « divine ». Oh là doucement, je débarque, on va y aller mollo.

Je m’obligeais à suivre des préceptes que j’avais toujours refusé de suivre. Ma seule expérience de la « spiritualité » étant la messe tous les dimanches pendant 15 ans, et voilà qu’il m’était demandé de faire des choses que je ne connaissais pas, de suivre deux personnes qui m’étaient inconnues. Dur, très dur. Je me suis couchée dans une chambre où cinq autres femmes logeaient avec moi, cinq autres femmes avec qui je ne pouvais communiquer. Seule chose positive, je n’avais pas du tout envie de fumer. Par contre, j’avais très faim. J’ai bien dormi, comme une masse, sans rêves.

Le lendemain, réveil à sept heures. Petit-déjeuner silencieux, ça m’a gonflé dès le matin, j’avais envie de connaître ces gens, certains bénissaient leur petit-déjeuner, d’autres avaient l’air complètement illuminé. L’impression d’être dans un autre monde, mais j’ai suivi la règle, chose rare dans ma vie, même si je bouillais, un mix d’énervement, d’excitation, une véritable bataille avec moi-même.

 

Puis nous sommes allés dans la salle de méditation. Le purgatoire. Premièrement je ne pouvais pas supporter la position de méditation, j’avais mal aux jambes, je ne pouvais pas tenir en place. Deuxièmement, Roseline et Pierre, nous parlaient du « maître », l’initiateur absolu, il le sacralisait et ça m’était insupportable. Je ne pouvais pas accepter de suivre les préceptes de cet homme que je ne connaissais pas, que je n’avais jamais vu. Le pire est arrivé le soir lorsque nous avons appris que le monsieur qui tenait les chambres d’hôte venait de perdre son père. Roseline et Pierre nous ont fait faire une méditation pour cet homme. Pourquoi ? Ils ne nous ont pas demandé notre avis. Je n’ai pas suivi leur demande, je n’ai pas participé. Bornée jusqu’au bout, fermée comme une huitre !

Lorsque je suis allée me coucher après cette journée où j’ai encore une fois beaucoup pleuré, j’étais vraiment très très en colère contre Roseline et Pierre, contre moi, je ne pouvais plus supporter mon incapacité à lâcher prise.

Essayer juste essayer.

Dimanche matin au retour du petit-déjeuner, j’ai un peu parlé avec deux femmes dans la chambre et cette courte discussion m’a rassurée, comme moi, elles étaient assez dubitatives, une d’elles m’a expliqué que même si Roseline et Pierre parlaient d’instance supérieure, mélangeaient le divin et le païen, sacralisaient le “maître”, je ne devais pas m’attacher aux verbes et chacun y mettait bien ce qu’il voulait derrière.

Ça m’a beaucoup décoincé.

Dimanche a été un jour très différent. Même si la matinée a mal commencé, j’ai refusé complètement d’entrer en méditation, alors que tout le monde semblait uni dans une même énergie, il m’était impossible de suivre le mouvement. Je pleurais à chaudes larmes, prostrée dans mon coin me répétant sans cesse que je n’y arrivais pas que je ne pouvais lâcher prise. Pierre est venu s’installer en face de moi et nous avons parlé, il a été assez directif, a posé ses mains sous mes deux clavicules et m’a dit que je devais essayer et encore une fois, comme Fabrice, m’a rappelé que j’avais beaucoup d’énergie en moi et qu’il fallait absolument que j’essaye car ce serait dommage de ne pas l’utiliser. J’ai explosé de rire et je me suis dit qu’en fait je n’avais rien à perdre et que j’emmerdais la terre entière, que je me foutais de son discours sur ma soi-disant forte énergie, cela ne voulait rien dire pour moi. Quelle énergie ? Quoi cette énorme chose que je sentais dans mon ventre depuis toujours, cette chose immatérielle, que je ne pouvais définir, ce potentiel que j’avais si peu exploité, cette envie de bouffer la vie coûte que coûte, cette impression d’être capable de tout à tout moment et en même temps cette incapacité à le matérialiser, ce bouillonnement perpétuel, cette colère, rébellion, ce besoin de liberté parfois incontrôlable ??? Longtemps, j’avais eu peur de cette force, je m’étais empêchée, enfermée dans une soi-disant liberté qui n’était pas ma véritable liberté, celle à laquelle j’avais droit depuis tant d’années mais que je ne savais ni définir ni matérialiser, une liberté désincarnée. J’étais toujours cette bourgeoise coincée, planquée derrière sa pudeur judéo-chrétienne, sa culpabilité, je ne dois pas, je ne peux pas, alors que tout mon être criait, demandait à se libérer de ce carcan, ma prison dorée.

Après cette discussion, j’ai senti une véritable libération, je me suis laissée emporter dans la méditation. J’ai ri pendant un nombre incalculable de minutes.

Durant 6 mois, je suis descendue dans l’Yonne, un week-end par mois, j’ai suivi l’enseignement d’un maître que je ne connaissais pas, que je n’avais vu qu’en photo sur un autel, à écouter les discours de deux représentants de son commerce que j’avais de plus en plus de mal à supporter. J’aimais le fond, cette immensité dans laquelle j’étais plongée lorsque je méditais, la magie qu’il m’était permis maintenant de toucher du doigt, la pleine conscience des multiples dimensions du monde, des énergies qui nous habitent et habitent toute chose vivante mais j’abhorrais la forme, le discours, la mise en scène.

Je passais de la colère à la gratitude, du désarroi au ras-le-bol, il n’y a pas eu une seule fois où je n’ai pas eu envie de partir le soir même. Mes compagnons d’initiation m’exaspéraient, je n’arrivais pas à croire comme eux que je faisais partie d’une nouvelle famille, qu’ils étaient mes frères et sœurs. En même temps, je les aimais bien quand même, je les trouvais touchants. Pourquoi ça me touchait pas moi aussi bordel !

Au cours de ces 6 mois, j’ai été initiée à différentes techniques énergétiques, je me suis peu à peu accoutumée à méditer longtemps, sans bouger, à respirer, à accepter que le monde fût beaucoup plus grand que ce que j’avais toujours cru. Je calmais la petite fille en moi qui ne tenait pas en place.

Quand je rentrais de ces week-ends, j’errais, déboussolée, perdue dans une vie qui avait été la mienne et que je ne comprenais plus. Persuadée aussi que je ne retournerai plus à ces initiations.

Chaque fois j’y retournais.

J’ai perdu quelques très bons amis, incapables de comprendre les changements qui s’opéraient en moi. J’ai du expliquer aussi à mon entourage que j’étais devenue végétarienne, pour suivre l’enseignement de ce maître et par la même occasion que j’avais un maître, la honte les boules, ouais moi LA femme libre ! J’avais quitté le monde carnivore qui était le mien, adieu côtelettes d’agneau, steaks tartares, bavette, bien saignante s’il vous plait, nada, finito … Ma mère s’est évertuée durant mes premiers temps végétariens à me faire du poisson dès que je venais déjeuné chez eux, « du poisson quoi c’est pas de la viande ! » Maman je ne mange pas d’animaux ! « Mais le poisson c’est pas pareil, enfin ma chérie c’est pas sérieux, tu vas tomber malade c’est quoi cette nouvelle lubie ! ». Au bout d’un moment, j’ai eu le droit à des gratins de légumes.

 

Le 6e week-end, nous avons préparé notre rencontre avec le maître, puisque le 7e serait notre entrée véritable dans son enseignement, l’adoubement par El Maestro en personne.

Passe encore les discours spirituello-new-age dès derniers mois, là ça devenait sérieux, j’avais l’impression d’être une jeune mariée qu’on préparait pour sa nuit de noce… on nous dressait la liste des comportements à suivre en Sa Présence.

Ahaha, faut que je me lave la chatte aussi avant d’oser le regarder !

Lors de mon témoignage, car il fallait à chaque fin d’initiation témoigner de ses expériences, j’ai craqué, j’ai pris à partie les 2 ambassadeurs, ai expliqué que j’en pouvais plus de leur façon de nous parler comme si on était des pauvres cons qui comprennent rien à la toute puissance de la foi, de leur dévotion, de leur autorité, de leur dieu vivant, leur maître sauveur du monde. Tout dans leur discours ressemblait plus à la peur qu’au respect, ils parlaient de lui comme d’un papa qui les grondait ou les gratifiait selon ses humeurs. Je souhaitais me libérer de l’obsession que j’avais du mien, je n’allais pas m’en coller une deuxième couche !

En partant, Roseline m’a pris entre quatre yeux, « si t’es pas contente, t’as qu’à partir, personne te veut ici ». Roseline, ma grenouille de bénitier, toute en compassion, compréhension et amour, voilà que tu te montres. Je lui ai ri au nez, « tu fais bien de me dire ça, rien que pour te faire chier, j’irai jusqu’au bout, je vais le rencontrer le maître ».

J’étais dans une sorte de réaction continuelle, prise entre mon scepticisme et la vérité de mes expériences, ma vérité.

Plus tard, lorsque j’ai été une proche, très proche du maître, elle m’a coincée dans un couloir et m’a craché sa jalousie à la figure. C’est beau l’empathie, ça crée des liens.

Pour être ambassadrice du maître, Roseline avait du mettre de côté une quantité importante de ses propres vérités acceptables, me croiser dans ce couloir avec mon ironie au coin de la bouche, ma prétention à être plus « libre » qu’elle, je suppose que ça a du l’énerver.

Les adeptes font le maître, en tout cas ils sont à son image, ses « ambassadeurs » étaient ses plus fidèles représentants, j’aurais du tiquer dès le départ, ne pas aller plus loin, une bonne dizaine de personnes ne sont pas revenues au cours de ces 6 premiers week-end de formation.

 

Avant LA rencontre, j’ai eu un premier contact avec un échantillon plus large de ses adeptes, première rencontre avec lui, un concert dans une librairie à Paris, Je ne suis pas restée longtemps, mon fils arrivait Gare de Lyon, je suis partie en plein milieu du récital, mais déjà l’impression fût forte. Dès les premières minutes lorsqu’il a pris son tambour j’ai senti qu’un grand cobra blanc entrait par ma tête et sortait par mon coccyx… il entrait il sortait il entrait il sortait… le maître commençait sa grande intrusion. Dehors, une pluie diluvienne s’abattait sur Paris.

 

Le 7e week-end d’enseignement est arrivé, nous allions LE rencontrer.

Il nous avait été demandé pour cet événement de préparer quelque chose, d’imaginer, d’inventer, de laisser exploser notre créativité dans le but d’offrir ce quelque chose au dieu vivant. Après s’être creusés les méninges nous avons décidé de composer un patchwork, constitué de carrés, tous de la même taille. J’ai brodé au dernier moment un poème en quatre vers entre 2H et 3h du matin.

J’étais très excitée de le rencontrer après son concert parisien et son grand cobra blanc et énervée de cette excitation, pendant tout le trajet, je me suis répétée, comme un mantra, ni dieu ni maître, ni dieu, ni maître, 7 heures de voyage.

Notre week-end se déroulait cette fois-ci dans un château dans le sud de la France, un avant-goût de vacances, de colos, un mix d’appréhension et de démangeaisons.

En arrivant, une femme à la gare, dont j’avais croisé le regard dans le train m’a demandé mon nom, croyant me connaître, j’aurai du être, si j’étais cette femme là, réalisatrice de documentaire, je l’avais été, deux docs vus par un cercle tellement restreint que je n’arrivais pas à croire qu’elle puisse connaître mon existence. Avant de monter dans sa voiture elle m’a tendue sa carte de visite, elle était productrice et sa boîte s’appelait Vaudou. Ca commençait fort.

Il y avait déjà beaucoup de monde quand nous avons débarqué au château, ça grouillait d’inconnus plus allumés les uns que les autres, pas tous mais quand même. Dans quelle secte j’étais tombée !

J’avais décidé de camper dans la prairie. Au bout d’une heure n’ayant toujours pas réussi à monter le moindre piquet, je suis retournée quémander une place de dortoir au château, « alors la parisienne, on sait pas monter une tente » dixit Brigitte, préposée à la distribution des chambres. Avec l’accent du midi en plus.

Le dortoir était une immense salle lambrissée, parquet Versailles, cheminée imposante à chaque bout de la pièce et six matelas.

Quand la cloche a sonné, nous nous sommes tous dirigés vers la salle de méditation, environ 200 personnes.

Je n’aime pas l’effet de groupes, de troupes en marche, de bataillons. Je me suis installée dans la salle, immense, j’ai tout regardé en plissant bien les yeux dans la pénombre, mes voisins, les photos, les autels, les bougies, toute la mise en scène qui se mettait en place, magique, j’avais l’impression d’avoir mis les deux pieds dans un conte, babayaga ou papayogi ?

Cette nuit-là, le maître n’est pas descendu. Méditation, les dents et au lit.

A nouveau la cloche a sonné, à 7h, queue pour la douche, queue pour les dents, queue pour le déjeuner, queue pour les toilettes, queue pour entrer dans la salle de méditation, queue pour prosternation devant mandala et enfin queue pour trouver son matelas, ouf. Nous respirions tous selon les instructions des deux ambassadeurs, mes potes la sympathique Roseline et le gentil Pierre, nous nous énergisions à tour de rôle, puis nous rentrions en profonde méditation, sauf ceux qui ouvraient les yeux pour mater en plein jour quel tronche à son voisin, quelle est la conne qui jouit dés qu’elle médite et comment Brigitte peut mettre cette veste immonde avec un grand cerf brodé dans son dos, des plumes et des strass et l’étiquette made in china qui pointe son nez dans son cou. C’est ce que j’ai fais pendant un bon moment. J’ai du méditer aussi jusqu’à ce que je ressente une telle énergie que j’ai à nouveau ouvert les yeux pour le voir traverser la salle hurlant « fermez vos yeux ! ». C’était donc lui le maître.

Ni dieu ni maître, ni dieu ni maître, ni dieu ni maître, ça scandait dans ma tête. Mais bon, j’ai refermé mes yeux aussitôt, je ne voulais surtout pas croiser son regard, j’étais quand même impressionnée, ni dieu ni maître peut-être mais avec discrétion.

On l’entendait s’installer, remuer ses affaires, grogner sur unetelle qui mettait trop d’encens, bidule mal règlè la sono, truc pas descendu le bon tambour, puis son petit numéro fini, il a parlé.

On aurait pu être à Rungis ou au bistrot du coin, dieu parlait parigot.

A ce moment-là, j’ai commencé à mordre à l’hameçon, à me dire que ça me déplairait pas de frétiller au bout de sa ligne, j’ai commencé à pleurer et tout le week-end j’ai pleuré, impossible de m’arrêter comme si j’avais jamais pleuré de ma vie, je savais même pas d’où elles jaillissaient ces larmes, de quelle source ?

Quand il a pris son tambour, j’étais déjà dans le four en papillotes un filet d’huile et deux citrons pour copains de cuite. Je ne pleurais plus, je gémissais, le nez coulant, le rimmel sur le menton, je me frottais les yeux comme une môme, appuyant sur mes paupières pour voir les galaxies, les stroboscopes, comme un doudou, un vieux réflexe réconfortant. Quand t’ouvres les yeux tu vois plus rien, sauf qu’il me fixait que même aveugle je l’aurai vu.

La papillote était bonne à servir, bien cuite à point, passe-moi ton assiette, je me brûle les doigts.

La journée s’est déroulée comme dans un rêve télévisuel, tout ce que je voyais, c’était David Carradine, en chair et en os. Dès qu’il jouait du tambour, je pleurais, je riais, j’étais complètement déboussolée et c’était bon. Plusieurs fois j’ai senti sa présence près de moi, il posait sa main sur ma tête, il appuyait sur mon front, il me parlait, je ressentais des énergies qui traversaient mon corps de part en part, j’étais comme un coq en pâte, on reste dans le culinaire.

Je le sentais arriver vers moi et j’étais remplie d’amour. Le soir, je me suis couchée totalement en vrac, un petit moustique qui finit sa nuit dans une grosse toile d’araignée. Je m’en doutais depuis le début qu’il me ferait cet effet-là, dés que j’ai vu sa tête d’indien deux ans auparavant dans le cabinet de Fabrice, je savais déjà que je serai dans un lit dans un dortoir un soir comme ça, à répéter sans m’en rendre compte mon dieu mon maître, mon dieu mon maître.

Le dimanche soir, l’initiation finie, au moment de quitter la salle de méditation, il m’a demandé de rester avec lui. « Je t’ai enfin retrouvé, depuis le temps que je te cherche, tu as lu mes livres ? » Non « tu as mes cd ? » Non « bouge pas je vais te les chercher ». Il est revenu avec 10 livres, 15 cd, il m’en a dédicacé un. Disons plutôt qu’il a noté sur la première page son numéro de téléphone et appelle-moi. Le maître était donc un mec de base. Tiens si je me le tapais, je ne me suis jamais tapée un maître, ça changera ! J’ai du rester une heure avec lui, juste le temps d’être complètement sous influence, sous le charme. Il est vrai qu’il était plutôt charismatique, grand baraqué, bel homme d’une petite cinquantaine. J’avais eu le temps durant ce week-end d’observer à quel point tous le vénéraient et le craignaient à la fois, certains incapables de le regarder dans les yeux, d’autres se mettant à genoux à ses pieds. J’avais aussi très rapidement vu l’effet qu’il faisait sur les femmes dès qu’il apparaissait, toutes cherchaient son regard, sa caresse.

Et voilà que la sceptique que j’étais, se trouvait elle aussi à quémander son attention, à attendre d’être regardée par lui, questionnée par lui… Pendant cette première heure d’intimité, il n’a fait que nourrir mon ego, m’a flattée, mise sur un piédestal, parlé de mes capacités et de la place qu’il voulait me donner auprès de lui, le lien que nous avions dans d’autres vies. Tout était juste, je le sais maintenant. Il avait tout de suite capté mon profil de caniche qui aboit toujours, regardez-moi, regardez-moi ! J’étais transparente et pas besoin d’être un maître pour voir.

Dès le début il a nourri mes névroses tout en me disant que c’était pour mieux m’aider à les comprendre et à les faire disparaître !

Avant de quitter la salle, il m’a demandé de rester encore un jour au château, je devais prendre le train le soir même, il souhaitait que je reste avec lui et ses proches. J’ai bien sûr accepté, j’étais euphorique, complètement galvanisée. J’avais retenu l’attention du Maître vénéré, je n’étais pas une élève comme les autres, j’étais différente puisqu’il s’intéressait à moi, particulièrement, parmi 200 personnes, waouh, il m’avait reconnue ! L’énormité de ma problématique « moi, moi, moi » se matérialisait en sa présence et je n’y voyais que du feu.

J’allais en prendre pour 8 ans.

En sortant de cette première rencontre, je me suis rendue dans la salle à manger pour retrouver le groupe, nous avions enfin le droit de parler. Des regards de tueuses et de tueurs m’attendaient. Qui étais-je pour retenir l’attention du maître dans la salle de méditation durant une heure ? Quelle était cette nouvelle arrivée qui avait eu l’honneur d’un entretien privé avec dieu ? Je me rappelle de Carole, une gardienne du temple, qui m’a carrément haranguée, « d’où tu sors toi ? Pour qui tu te prends la crâneuse ». Crâneuse ? De quoi tu parles connasse, toi qui appartiens à un groupe qui prône l’évolution des âmes et l’amour universel ? Les dés étaient lancés, j’avais pris ma place dans la grande cour de récréation des adeptes du Maître.

J’ai rencontré aussi à ce premier week-end des gens de tout horizon, plutôt sympas et marrants, en quête d’une autre façon de voir le monde. Tous étaient en totale dévotion pour le Maître. Ca m’a dérangée d’office, comme si ma petite voix du fond n’avait de cesse de me répéter, VIGILANCE. »