Le tambour

… « La rencontre avec le tambour n’avait rien d’une coïncidence et c’est lors de ma première « initiation d’été » que je l’ai compris.
J’avais maintes fois pu l’entendre jouer, son génie était indéniable ! La mailloche rebondissait sur la peau tendue et tout le monde partait en transe.
Ses tambours étaient des objets sacrés que nous n’avions absolument pas le droit de toucher, il en possédait plus d’une dizaine de différentes tailles, mais le plus impressionnant était celui qu’il qualifiait de tambour maître, je ne comprenais pas ce que ce terme voulait bien dire jusqu’à ce qu’il m’en fasse jouer. Un son hypnotique et profond. Les autres tambours suivaient automatiquement.
Lorsque j’ai intégré son enseignement toute sa garde rapprochée possédait un tambour, et en dehors de ce groupuscule, toute personne désireuse d’en acquérir un devait passer par lui, il était le seul a vous octroyer le droit d’en jouer. Ces tambours étaient achetés en Allemagne par le biais d’un des membres de la garde, il devait se faire un petit benef sur chaque commande, puis passait entre les mains du maître pour qu’il le bénisse… ou qu’il y mette sa magie noire ou blanche, à ce moment là tout était blanc et divin pour moi, mon maître était un envoyé de Dieu et moi une pauvre pécheresse en route vers la lumière. Je ne désirais pas en posséder un, l’écouter, sentir le son entrer en moi me suffisait, c’était lui qui faisait le boulot, ça marchait et puis je n’avais aucun don pour la musique et encore moins attirée par la pratique d’un instrument qui plus est un tambour ! Rien que l’idée qu’il aurait fallu que j’apprenne, des heures fastidieuses à essayer de sortir deux sons harmonieux, pouh ça me fatiguait d’avance, jouez pour moi les amis vous serez gentils ! C’était un temps où le tambour n’était qu’un instrument de musique comme les autres.
Avant qu’il me permette de prendre entre mes mains son tambour maître, à cette fameuse initiation.

Je ne l’avais pas revu depuis l’obtention de ma sadhana lors de ma dernière visite dans sa maison deux mois auparavant mais il m’avait envoyé quelque mails enflammés qui me destabilisaient. Quid de la sadhana sexuelle alors????
Je partais pour ma première initiation d’été, durant le mois d’aout 2008.

L’initation d’été était un enseignement donné par le maître durant 10 jours, on ne savait jamais à quoi se préparer, de nouveaux adeptes apparaissaient qui, pour la plupart, s’inscriraient ensuite à ses cycles de formation en énergétique, au tarot, au yoga… je n’ai suivi au cours de ces 8 ans, qu’un seul cycle d’enseignement dans sa totalité, tout ce qui était yogi et autres pratiques zenophiles ne m’attiraient pas, même si je pratiquais dans les initiations surprises qu’il faisait tout au long de l’année, je ne m’étais pas inscrit aux différentes formations données par ces “ambassadeurs” en tout genre, seul le chaman m’intéressait, j’étais hermétique au reste.

J’avais accepté d’être de corvée de ménage avant que tout le groupe débarque quelque jours avant.
Personne ne m’attendait à la gare, c’est en me baladant en ville, que j’ai rencontré un couple qui m’y a emmenée.
J’ai lavé durant 2 jours les WC et salles de bain des studios et du château. Ca en faisait de la cuvette à récurer !
J’avais rencontré la semaine précédente Valérie P. qu’un de mes amis m’avait conseillé, elle était magnétiseuse. Le rendez-vous avait été pris depuis des mois, la séance avait duré une heure et demi très intense, elle m’avait parlée, entre autres, de ces longues années où je m’étais laissée « emmerdée » par les autres, « vous avez porté la « merde » des autres, faut que je l’évacue ». J’y repensais en frottant la lunette des toilettes…
Un jour princesse, un jour souillon.

Il m’a laissé un message sur mon répondeur, m’envoyant « des baisers, des baisers », ça m’a beaucoup touchée, pas longtemps car quand je l’ai rappelé, il était froid, le ton était donné, en raccrochant, j’avais le sentiment que cette initiation ne serait pas facile pour mes sentiments et mon attachement à lui.
Quand il est arrivé au volant de sa Porsche au château, c’est comme si Mick Jagger débarquait au château, l’euphorie est montée d’un cran, les fans mouillaient leurs culottes.
Sonia suivait en voiture. Je n’avais jamais vraiment fait attention à elle, plutôt discrète, elle se fondait dans la masse, c’était une gentille fille, pas une concurrente potentielle…
Lorsqu’elle m’a dit bonjour, j’ai eu un recul instinctif, un film défilait devant mes yeux, elle prenait ma place, son corps se fondait dans celui du maître. J’ai senti sa marque en elle. Mon temps était passé, celui de Sonia commençait. La jalousie débutait un long périple ravageur dans les méandres de mon coeur… surtout qu’il était très distant, j’ai compris que le message qu’il m’avait laissé quelques jours auparavant ne m’était pas destiné. Il s’était juste planté de numéro… Pourquoi alors ces mails juste avant l’initiation ? Longtemps je m’étais rassurée en me disant que certaines rumeurs sur les femmes qui venaient chez lui n’étaient pas fondées, ce n’était pas possible, je n’étais pas tombée dans le piège d’un séducteur, il était mon maître, un être de lumière au dessus de toutes ces bassesses ! Comment ai-je pu ne pas voir les évidences ?? Comment ai-je pu les accepter ??
Dès le lendemain, quand l’initiation a commencé, Sonia avait installé son tapis de méditation juste à côté du mien, j’ai été prise d’une forme de folie. Je ne pouvais pas supporter sa présence, j’étais persuadée que c’était elle qu’il aimait et qu’il avait joué avec moi pour casser mon ego. J’avais envie de tuer, j’étais remplie d’une fureur immense, contre elle contre lui et surtout contre moi, j’ai passé une journée à avoir envie de mourir tellement je ne supportais pas ma jalousie. Je la trouvais tellement belle et moi tellement moche, ç’était insupportable. J’avais envie de disparaître, je repassais tout dans ma tête, je repensais au moment où je l’avais rencontré, je calculais par rapport à ce que Sonia avait dit un jour sur leur rencontre. Esthéticienne, elle avait été appelée par une de ses élèves, copine de Sonia, pour une épilation complète, lors d’un de ses séjours à Paris. Je me souviens de son récit, elle avait semblé presque choquée de devoir épiler le sexe de cet homme. C’était au moment de son concert à Paris, avant que je le rencontre « vraiment » en initiation, 5 mois plus tard.
Pourquoi m’avait-t-il fait tout ce cinéma quand, à notre première rencontre, il m’avait littéralement sauté dessus puisque c’est Sonia qu’il aimait. Plus je le regardais plus je lui trouvais un air d’homme amoureux… Il passait son temps à venir la voir, murmurait à son oreille, la frôlait… mon matelas de méditation collé au sien, j’étais aux premières loges et tout mon corps tremblait de rage sans que je puisse le calmer.
Mais malgré ma haine, j’arrivais à partir en transe et dans ces transes je le criblais de coups de couteau ! Je me suis vue en indienne, jalouse d’une femme qui était Sonia qu’il aimait plus que moi, je me voyais lui tirer dessus avec mon arc et le cribler de flèches, mettre le feu au village et brûler avec les autres… Je me détestais. Je demandais sans cesse pardon à Sonia mais je ne pouvais m’en empêcher. J’étais dans un dialogue incessant avec moi-même, avec ma jalousie, des heures et des heures. J’ai beaucoup parlé au grand esprit, lui ai demandé de m’aider à m’apaiser, de mettre sur ma route un homme qui me rendrait sereine que j’aimerais et qui m’aimerait dans l’harmonie et la sérénité, j’ai prié des journées entières pour que cette rencontre se produise, je ne voulais plus être amoureuse de lui. J’imaginais qu’un autre homme me sauverait de celui-ci… oh oui un autre sauveur !! Partir, trouver les solutions en moi, m’aimer, je ne pensais même pas à cela…
Un jour, il a fait un discours sur la jalousie et l’amour. Ca m’a touché direct au cœur, il avait vu en moi.
Quand le tambour retentissait, je dansais, je vibrais, j’avais envie de vivre, d’aimer, mon corps était électrique, je me sentais belle, sensuelle, érotique… mais quand il s’arrêtait, je reprenais mon délire de jalousie. Je ne voulais surtout pas qu’il me touche, j’avais l’impression d’être un monstre, d’être folle. Un soir avant d’aller me coucher je l’ai entendu murmurer à Sonia « rejoins-moi dans ma chambre », mon cœur s’est brisé en deux, je l’ai senti se déchirer, ça m’a physiquement fait très mal. Le choc a été tellement puissant que j’ai vu des mains et des bras m’arracher à son emprise et je me suis dis que c’était la dernière fois que je le voyais, que je ne viendrais plus aux initiations, que j’arrêtais l’enseignement, que j’allais me soigner, m’apaiser, m’aimer, et que peut-être, plus tard quand la plaie aurait disparu je reviendrai. Ca m’a apaisée. Je me suis endormie en me disant que c’était fini, qu’il fallait que j’arrête mon délire, que je me laisse emporter par la transe et que je lâche jusqu’à la fin de l’initiation.
Une nuit, il a décidé de peindre des visages, j’avais vécu l’expérience au Pérou. Sous plante, les peintures s’étaient animées sur mon visage, je m’étais transformée en puma et avait chassé à travers la jungle une bonne partie de la nuit, je me souviens de l’odeur de sang du gibier que j’avais déchiqueté entre mes crocs. Je ne serai pas dans le lot cette fois-ci, et je savais d’avance quelles filles le seraient. Je ne me suis pas trompée. Je n’ai pas été vraiment jalouse ce soir là, cynique plutôt. « Seules celles qui sont dignes de la tribu seront peintes », c’est ça ouais, je n’en faisais plus partie, j’avais brûlé ma tribu, je me suis détachée, éloignée, je n’étais plus dans le jeu.
Et un soir autour du feu, il m’a mis entre les mains son tambour maître et j’ai joué pour la première fois …
Un soir princesse, un soir souillon.
Les jours précédents déjà, je sentais que j’allais en jouer, personne ne m’en empêcherait et s’il ne voulait pas, je trouverais un moyen d’en avoir un quand même. En vision, j’étais dans l’Altaï, en Mongolie, un shaman me montrait son tambour sur lequel je dansais, j’étais shaman moi aussi puis on me remettait un tambour magique, je l’accrochais dans mon dos et voyageais à travers le monde avec mon tambour comme seul bagage. Mi-tortue, mi-escargot, mon tambour serait ma maison !
Si je me rappelle bien nous étions dehors, dans le parc, Yves avait préparé un grand feu et tous assis en cercle, nous attendions sa venue. Il est apparu et a commencé à jouer puis, alors que j’avais les yeux fermés, il me l’a mis entre les mains, j’ai ouvert les yeux surprise et j’ai pleuré, comme une madeleine, des gros sanglots, j’ai refermé les yeux et j’ai serré le tambour très fort contre moi, il était vivant, c’était comme si je retrouvais mon enfant après des années de recherche, j’étais euphorique. J’avais enfin retrouvé sa trace, il était là dans mes bras contre mon cœur, mon enfant chéri. Passés les pleurs, j’ai commencé à devenir parano, j’étais persuadée que ce tambour était le mien, le maître me l’avait volé dans une autre vie et qu’enfin je me le réappropriais. Le savait-il ? Obligatoirement, rien de neutre dans ses actes. Que cherchait-il à faire, à obtenir de moi?
Ce tambour était le mien, je l’avais enfin retrouvé et ni lui ni personne ne me le reprendrait, j’ai su instinctivement à ce moment là que mon lien au maître outrepassait les zones de confort que j’avais réussi à établir, un faux-semblant mi-amoureux mi-admiratif d’une fille pour un père génial et dangereusement border line. Incestueux qui plus est. Ce soir là, enlacée au tambour, se formait devant mes yeux autre chose, comme une vieille rancœur surgissant de la nuit des temps. Cet amour que j’avais pour lui n’était pas si pur que cela, il était teinté de ci de là de vieilles histoires non réglées, de pouvoir et de magie, je devais absolument me libérer de ce lien et j’allais devoir la jouer stratégique.
J’ai commencé à frotter la mailloche sur sa peau et commencé à jouer. Je ne sais combien de temps cela a duré mais lorsque j’ai retrouvé le monde réel, des centaines d’yeux me fixaient.
Puis un énorme déchirement, il me le reprenait des mains, « eh ben, c’est pas demain la veille que tu vas en jouer », la sentence était tombée. A partir de ce moment j’ai su que j’aurai un tambour et que par ce biais quelque chose qui m’avait été volé me serait rendu.
Au détour d’un couloir, Gilles avec qui j’avais suivi tous les week-ends d’enseignement, m’a sauté dessus « j’ai eu une vision lorsque tu avais son tambour en main, il faut que tu en aies un à toi, tu es une chaman, je l’ai vu ! ».

Au début j’avais attendu qu’il me propose de venir dans sa chambre, il m’avait parlé d’une surprise qu’il me réservait, une nuit tantrique avec le tambour. Combien de nuits tantriques promises ! Et puis j’ai arrêté d’attendre, j’ai arrêté d’espérer jusqu’à mon départ.

La dernière nuit, j’ai fais une chose que je ne pensais jamais faire dans ma vie, je me suis agenouillée devant lui en pleurs et je l’ai reconnu comme mon maître. Tous le faisaient, j’ai suivi le mouvement, j’étais un mouton bêlant au pied de mon berger.
Je suis partie avant la fin de l’initiation.
Je suis montée lui dire au revoir mais il m’a renvoyée, sans m’ouvrir me parlant derrière la porte, je devais repasser plus tard. Ce que j’ai fais 1/4 d’heure après. En arrivant devant sa porte, j’ai vu les chaussures de Sonia, j’ai frappé, il m’a reçue sur le palier, elle me tournait le dos à l’intérieur de sa chambre. Je l’ai trouvé nul, pathétique, je valais beaucoup plus que ça, un simple au revoir dans l’entrebâillement d’une porte, l’homme que j’allais rencontrer, que j’allais aimer et qui allait m’aimer, serait lui un vrai prince. Il m’a embrassée sur la bouche, je suis partie en courant.
En attendant mon train sur le quai de la gare, j’ai beaucoup pleuré.
Le lendemain mon fils arrivait à l’aéroport, il rentrait à la maison après six ans d’absence, une nouvelle aventure à vivre.
Au-delà de la tristesse de repartir vers ma vie normale parisienne, j’étais à nouveau loin de lui, de sa magie et de ses tambours et l’amour que je lui portais et qu’il semblait avoir pour moi s’avérait bien plus compliqué et conflictuel que je ne l’imaginais.
Je devais avoir mon tambour. Je lui ai écrit après cette initiation pour lui en demander un mais aussi lui raconter la vision que j’avais eu. Son tambour maître était le mien ! J’espérais surement encore de lui de la compréhension et de la bonté face à la petite fille naïve que j’étais. Le verdict est tombé, j’aurais un tambour quand lui le déciderait et j’allais attendre longtemps car j’étais loin d’être à la hauteur du pouvoir d’un tel objet sacré. Quant à son tambour maître et mes visions délirantes, plus jamais je ne le toucherais. Mon ego le salirait.
Encore lui. Ses messages étaient comme une pièce lancée en l’air, côté face j’entrais dans une colère immense, chaque mot était pris pour argent comptant, côté pile, je sombrais dans les méandres de ma personnalité, spectatrice de chaque particule vibrante qui la composait.
Je répondais des mails de colère qui se transformait en lamentations sur ma pauvre petite personne puis en demande de pardon pour finir par de grandes tirades d’amour. En fin de compte je finissais toujours par me dire qu’il avait raison, je n’étais rien que cette petite chose en manque de reconnaissance.
Mais le tambour battait dans mon ventre.

Je n’ai donc pu ni jouer du tambour ni en acquérir un durant 2 ans.
J’allais aux initiations et chaque fois que son tambour raisonnait, ma main habitée d’une mailloche invisible battait la mesure contre un tambour fantôme. Certains me prêtaient des hochets, mais rien n’y faisait. J’étais comme ces personnes qui pratiquent le air-guitar !
Je jouais des heures d’un esprit tambour qui se matérialisait entre mes mains, je sentais son bois contre mes cuisses, ma peau vibrait et j’étais lui, toute entière.
J’entrais peu à peu dans le douloureux chemin de la reconquête de mes pouvoirs. Auprès du maître, je voulais conquérir le pouvoir, son pouvoir, celui qu’il secouait constamment sous mon nez, comme un miroir aux alouettes, c’est ce que j’avais compris avec son tambour entre mes mains, j’accédais à son pouvoir, je voulais qu’il soit mien, peu importe qu’il l’ai été ou non. Avoir mon tambour me reconnecterait à d’anciens savoirs, pas à son pouvoir ni au désir de pouvoir qu’il générait sans cesse en moi.

Puis par magie, deux ans après, il m’a offert un tambour. Je devais me rendre en Suisse à un concert qu’il donnait au bord du lac Léman, je ne sais plus pour quelle raison je n’y suis pas allée mais le lendemain de ce concert il m’a appelée pour me prévenir qu’un de ses élèves allait me remettre un tambour peint, « l’heure est venue pour toi d’avoir un tambour, celui-ci n’est pas comme les autres, il est magique, car pour la première fois je l’ai peint, jamais je n’ai fait ça, tu ne dois pas encore en jouer, garde le avec toi et quand tu seras prête tu pourras l’utiliser ».
Eric me le déposa deux jours après, ficelé dans une couverture. J’ai du attendre qu’il parte pour pouvoir le découvrir … quand j’ai pu enfin le voir j’ai été prise d’une immense peur, il émanait de lui une telle magie qu’il semblait vivant.
J’ai appelé mon maître pour le remercier, je lui ai demandé de m’expliquer la signification des symboles magiques qu’il avait dessiné, « ne cherche pas à comprendre, pour l’instant tu te connectes à lui, c’est tout, ne cherche pas à en jouer, sache une chose, ce tambour n’est pas le tien, il est pour toi mais pas à toi, c’est une peau de cerf et un bois du bouleau ». J’avais donc entre mes mains un tambour qui n’était pas le mien mais fait pour moi et dont je n’avais pas le droit de jouer. Dés le départ, j’ai eu avec lui un rapport ambigu, je l’aimais tout en sachant qu’il était l’instrument du pouvoir de mon maître. Jusqu’à ce que je le brule des années plus tard, j’ai eu ce rapport avec lui, malgré tous les nombreux voyages que nous avons parcourus ensemble.
Le lendemain de son arrivée je suis allée m’acheter une mailloche. Et j’en ai joué, disons plutôt que j’ai frotté la mailloche sur sa peau. Un indien avec une coiffe de plumes a sauté du tambour et s’est matérialisé dans mon salon en hologramme, son regard m’a foudroyée, j’ai arrêté de jouer, l’apparition a disparu… J’ai remis le tambour dans sa couverture et ne l’ai plus touché pendant quelque temps, je tournais autour mais n’osais plus l’approcher. Puis peu à peu, malgré les recommandations de mon maître, j’ai commencé à le reprendre en main puis à l’apprivoiser. Le son qu’il produisait était puissant et emplissait toute la pièce.
Mon maître m’a demandé de l’amener à mon 2e voyage péruvien, il m’apprendrait à en jouer là-bas et me permettant ainsi de m’en servir… je ne lui avais absolument pas dis que je m’en servais déjà.
Les premiers jours, il a été exposé aux yeux de tous près du feu dans la maloca. J’ai posé un petit mot juste à côté en anglais et en français, quel ridicule, « ne pas toucher/don’t touch » bien que tout le monde respectait les consignes du maître, j’ai eu peur qu’un plus téméraire ou tout simplement une tête de mule comme moi décide de passer outre et prenne dans ses mains l’objet de mon amour. J’étais possessive, fière et jalouse à la fois car s’il l’exposait de la sorte c’est qu’il avait annoncé qu’il en peindrait d’autres, ses vestales avaient du, elles aussi, vouloir ce beau cadeau qui faisait de moi encore pour quelque temps la seule et unique à posséder un tambour peint, offert par le maître. Les jours passaient et mon tambour restait auprès du feu et quand dans la nuit il demandait à ses proches de jouer avec lui, je ne pouvais me servir du mien. Puis un jour, Sonia me brandit sous les yeux son tambour, lui aussi était peint, magnifique. Je me suis sauvée de la maloca et suis allée pleurer de rage dans ma chambre. Je n’étais plus la seule, l’unique, je reprenais ma place parmi les autres. Ce soir là, il lui a demandé de montrer son tambour à toute l’assemblée, elle a témoigné de sa joie et de l’immense reconnaissance qu’elle avait pour lui. Je fulminais. Puis une autre favorite a eu le droit à son tambour peint. Je ne fulminais plus, j’agonisais sous le poids de ma jalousie. Et une nuit enfin, après avoir bu l’aya, alors que je m’empêtrais dans les méandres de mes névroses, il a appelé les 3 tambours à le rejoindre pour jouer avec lui. Les deux favorites se sont levées d’un bond, je les observais de mon matelas, incapable de me lever. Quand enfin j’ai pu aller chercher mon tambour prêt du feu, le reprendre dans mes mains après tant de jours sans lui, je suis retournée sur mon matelas pour le gonfler et j’ai vu écrit de sa main sur le bois « N°1 ».
J’ai été comme foudroyée, dans un premier temps par une grâce immense, mon tambour était donc le numéro 1, j’étais donc la number one. Un délire mégalo m’a submergée pendant quelques minutes, j’étais encore la meilleure, la favorite et je voulais que tout le monde le sache. Sauf que mon tambour refusait de se gonfler à mesure que mon ego gonflait comme une baudruche. Ils ont commencé à jouer sans moi et c’est un délire d’à quoi bon et je n’y arriverai jamais qui m’a emportée, comme si toute ma vie défilait devant mes yeux, mes fuites, mes peurs, mes incapacités à avoir des projets ambitieux. Un concentré d’enfer. Je ne pouvais reprendre le dessus, sortir de ma folie destructive, mes jambes ne répondaient plus, j’étais coincée là, recroquevillée. Il a tourné les yeux vers moi et j’ai réussi à reprendre le dessus en ¼ de seconde comme s’il avait claqué des doigts et fait disparaître les nuages noirs qui embrumaient mon esprit. Comme par enchantement je suis redevenue une guerrière. Les tambours ont cessé, j’ai poussé les filles qui étaient à côté de lui et me suis placée à ses pieds, je crois même que je leur ai dit « pardon c’est ma place » et d’un regard comme si j’étais une chef d’orchestre, relancé les tambours. Il s’est baissé et a murmuré à mon oreille « ce n’est pas toi qui joue, c’est lui» et mon tambour a joué encore et encore, menant la cadence. Première et dernière leçon que mon maître me donnerait en matière de jeu, la meilleure puisqu’à partir de là je n’ai plus jamais essayé de jouer, j’ai laissé la mailloche courir sur la peau selon ses désirs, le peu de fois où j’ai voulu maîtriser le rythme, je perdais le fil de la magie et l’équilibre de l’onde se brisait.
Cette nuit il nous a enseigné à toutes les trois à appeler le tonnerre.
La maloca et les 100 personnes présentes ont disparu, nous formions un chœur de 4 tambours en suspension dans l’air, en quête du dieu tonnerre, et j’ai vu une tête de dragon sortir de sa grotte, rugissant de colère et plus les tambours battaient plus la bête sortait toute entière, énorme, électrique, des filaments d’énergie multicolores vibraient autour d’elle, jusqu’au grognement final. Le tonnerre a explosé au dessus de la maloca puis la pluie, des trombes de pluie qui s’abattaient sur la jungle soulevant une fumée blanche du sol.
Je suis retournée sur mon matelas, prise de frémissements et de secousses qui m‘empêchaient de rester en place et d’un seul coup je suis tombée dans un profond sommeil.
Je suis repartie avec mon tambour number one du Pérou et j’ai commencé à en jouer à mes patients. Je ne suivais plus vraiment le protocole de passes énergétiques que m’avait enseigné mon maître, j’utilisais de plus en plus la vibration du tambour comme outil de soins, la langue aussi.

Bien qu’il me donnait énormément de visions, j’ai pu sans mon maître cette fois-ci, me servir de sa magie pour agir dans la matière lors du voyage de mon fils et de sa cousine à Londres. Ils avaient rendez-vous le matin à la Gare du Nord pour prendre l’Eurostar. Sauf qu’au moment de passer les portillons de sécurité, mon fils n’avait pas son passeport … Il m’a appelée en catastrophe pour m’expliquer la situation, le train partirait sans eux, tout était gâché… je lui ai demandé de ne pas paniquer, de reprendre le métro afin que je lui amène son passeport sur le quai et qu’il reparte dans l’autre sens avec son sésame ouvre toi « mais je n’aurais pas le temps le train part dans 45 mn ! ». J’aurai pu lui amener moi-même cela lui aurait éviter de faire un aller-retour et de perdre tout ce temps…
Mais sur le moment et dans la panique c’est cette option que j’ai choisie… J’ai donc apporté le passeport sur le quai de métro où j’ai retrouvé mon fils puis alors qu’il semblait persuader de ne pas pouvoir arriver à temps pour sauter dans le train, je lui ai dis « fais-moi confiance, tu seras à Londres dans 3h », je sentais en moi comme une transe qui montait, je suis rentrée en courant à la maison, défilait dans ma tête la vision de mon fils dans le métro, les images étaient au ralenti, arrivée à la maison j’ai pris mon tambour, toujours connectée à la vision et j’ai joué, mon tambour semblait maître du temps, il agissait de telle manière que je sentais qu’il allongeait les minutes, mon fils faisait le trajet avec beaucoup plus de temps que ce que la réalité lui permettait. Lorsque mon portable a sonné je suis sortie de ma transe, il était dans le train en route vers Londres ! Ce matin là je me suis recouchée, épuisée.

Puis un après-midi, à la boutique de minéraux, une remarque d’un client m’a déclenché un mal de ventre infernal, au bout d’un moment mon collègue est venu me poser la main sur le ventre pour calmer la douleur mais celle-ci s’est accentuée, des vagues sismiques envahissaient mon utérus, puis peu à peu j’ai senti qu’une voix voulait sortir de mon ventre et mon ventre devenait un tambour qui battait et me coupait le souffle. J’ai du rentrer chez moi car j’avais trop mal. Dans le métro, les vibrations était tellement fortes que j’ai du m’étendre sur la banquette, personne ne m’a questionnée, demandée si j’allais bien, une junkie ou une clocharde parmi tant d’autres. A la maison je me suis allongée et endormie, une vieille femme avec des plumes, des rubans est venue danser dans ma tête, cette vieille femme était à l’intérieur d’un tambour comme si elle essayait d’en sortir, elle me parlait mais je ne l’entendais pas.
A partir de ce jour le tambour est venu visiter toutes mes nuits, la langue aussi, même en pleine journée ca parlait dans ma tête. Mon ventre battait la cadence, se tendait, vibrait, il imposait son rythme au corps, j’étais un tambour qui voyageait à travers le temps et l’espace, aspirée par l’onde, collée à mon matelas, je me préparais au départ. Mon ventre, une boule d’énergie, un soleil, une masse chaude et lumineuse montant et descendant le long de la gorge pour exploser en mille couleurs dans ma bouche, j’étais un volcan incandescent crachant des particules de lumière et de sons.

Il a refait un concert en Suisse, ce jour-là, j’ai été invité à être sur scène avec lui et cinq autres personnes, la garde rapprochée. Toute une nuit à jouer. Sauf que mon tambour refusait et depuis le départ de suivre le rythme, Pierre, son second, celui qui le remplaçait lorsqu’il était fatigué de jouer, se retournait continuellement vers moi, m’engueulant en douce, « qu’est-ce que tu fous bordel, tu peux pas suivre comme tout le monde », j’étais démunie, incapable de faire autre chose que laisser la mailloche vivre sa vie, le maître m’a murmuré à l’oreille « laisse faire, il est jaloux », quelle belle communauté d’âmes ! Ca sonnait faux quand même mais ce fut une belle expérience, là, sur cette scène et le public en transe.

Puis un jour, alors que je me préparais à recevoir une patiente, mon tambour s’est totalement dégonflé et a refusé de se regonfler ! J’avais beau essayer, sa peau restait distendue. Il n’était pourtant pas tombé, je le retournais dans tous les sens pour comprendre… Je n’ai pas pu m’en servir ce jour-là et lorsque j’ai appelé mon maître le soir même pour lui raconter, « mon tambour ne veut plus se gonfler ! » il a explosé de rire « c’est normal, tu n’en fais qu’à ta tête, ce tambour n’est pas le tien et pour que tu le comprennes j’ai décidé de te donner une petite leçon ».
Pendant une semaine mon tambour a refusé de se gonfler. Mon maître pouvait donc à distance le contrôler.
A partir de ce jour, nos rapports ont changé et malgré tout l’amour que j’avais pour lui, j’ai su que je m’en séparerais et qu’il finirait dans un grand feu, mon tambour. Mon maître aussi d’une certaine manière, le feu de ma délivrance…

Mais avant ça reprenons le cours du temps et mon retour de cette fameuse initiation où lors de nos adieux, il m’a reçu sur le pas de sa porte et que je suis rentrée en pleurs à Paris.  »